Year of no Light, la tête dans l’ampli à lampes

Le “Tocsin”, troisième album des insaisissables Year of No Light, résonne aujourd’hui dans les oreilles des amateurs exigeants de sonorités massives et sombres de tous les continents.
Le 29 novembre, les Bordelais donneront au Krakatoa un concert qui s’annonce déjà comme l’un des événements majeurs de cette fin d’année, histoire de fêter à la maison cette heureuse naissance en compagnie de leurs copains de Bagarre Générale et sous l’aile bienveillante de l’association talençaise Rock et Chanson, qui les accompagne dans le cadre d’un compagnonnage artistique cofinancé par le Conseil régional d’Aquitaine.

Un point sur lequel la critique est unanime : Year of No Light maîtrise textures sonores et ambiances obscures avec une intensité particulière, qui a quelque chose de fascinant. Un point sur lequel elle s’écharpe, dans sa tendance permanente à tout étiqueter : dans quelle case peut-on bien ranger Year of No Light ? Et d’y accoler qualificatifs tous plus déroutants les uns que les autres, doom aux accents black métal, noise aux vapeurs post-rock, stoner aux accents sludge, rock expérimental atmosphérique vaguement hardcore, drone eschatologique ou shoegaze sans la pose…

Jérôme, membre fondateur du groupe, guitariste et accessoirement intervenant en éveil musical à Rock et Chanson, a son avis sur la question :

“Aujourd’hui, la modernité oblige à tout cerner, tout catégoriser au risque d’imposer une simplification qui limite la liberté de création. Aucune des terminologies qui nous sont accolées ne nous convient. Au vu de notre projet, ce côté indéfinissable est plutôt logique.
Par rapport aux scènes qui ont émergé récemment, on a un projet qui suscite l’interrogation, l’étonnement. On partage avec la scène doom moderne ce culte de l’amplification. L’ampli à lampes est un archaïsme technologique presque magique, un outil qui sort de la modernité, un outil de résistance. Il y en a c’est la kalachnikov, nous c’est le full stack ! On ne l’a pas foncièrement inventé, My Bloody Valentine ont utilisé bien avant les guitares et les amplis comme des peintres impressionnistes ou abstraits.”

Pour nous aider un peu, comment le groupe se situe-t-il dans la galaxie musicale, quelles sont ses références sonores ?

“Ce qui me fascine le plus dans la scène métal, c’est les plus étranges, les plus aberrants en termes de timbre, de rythme et de tonalité. Dans ce triptyque, c’est le timbre qu’on travaille le plus au sein de Year of No Light. On a des proximités avec la scène black métal primitive (Darkthrone) et la scène black métal orthodoxe (Deathspell Omega). On est aussi friands de trucs qui n’ont rien à voir, de musique contemporaine ou savante comme György Ligeti par exemple.
On est bien inspirés aussi par la fulgurance du punk rock et de la new wave. S’il y a un groupe qui nous rassemble tous, c’est Joy Division, à la fois punk rock et très narratif, imbibé d’urbanité et de sentiment nocturne, quasi mystique, pourtant c’est du punk rock, fait avec trois francs six sous.”

Joy Division – Autosuggestion, live à Eindhoven – 1980

Marque de cette ouverture permanente, Year of No Light a à plusieurs reprises travaillé à des projets liant musique et image, qu’il s’agisse du ciné-concert créé autour du film “Vampyr” de Carl Theodor Dreyer à la Rock School Barbey dans le cadre du Printemps des Cinéconcerts en 2010 puis diffusé au Krakatoa et dans de nombreuses villes d’Europe, ou d’un singulier dialogue musical avec le documentaire de Jean Rouch, “Les Maîtres Fous”, donné au Musée du Quai Branly en 2011 en ouverture de l’exposition “Exhibitions – L’invention du sauvage”.

“Vampyr” par Year of No Light

“On a toujours eu un grand intérêt pour les images, les images en mouvement. L’univers de Dreyer nous plaisait énormément, par sa volonté de pousser des murs, d’essayer des choses, avec très peu de moyens… Je pense qu’il a eu une influence majeure sur David Lynch. Quant à Jean Rouch, ce n’est pas complètement incongru. Dans le groupe, il y a un chercheur africaniste spécialisé sur les conflits au Mozambique. Dans « Les Maîtres Fous », on voit une réappropriation des mythes antiques via la colonisation. Cette question des mythes qui refusent de disparaître, ce refus d’une modernité simplificatrice imposée, c’est un peu l’histoire du groupe.
Les concerts et les projets qui associent l’image correspondent vraiment à deux dynamiques différentes. Les concerts sont d’abord des expériences physiques. La musique doit être prépondérante, les lumières accompagnent la musique et l’essentiel du travail consiste à aveugler l’auditeur pour pas qu’il voie les pains (rires). Dès qu’on travaille sur l’image et le son, le rapport est bouleversé. Face à une œuvre comme celle de Dreyer tu te sens un peu merdeux. Jean Rouch c’était plus physique.”

Year of No Light s’est créé en 2001. S’il y avait un chanteur au tout début, le projet est désormais purement instrumental et évolue sous sa forme actuelle depuis 2008. Huit personnes s’y côtoient : six musiciens (trois guitaristes, un bassiste, deux batteurs) et deux acolytes (Cyrille Gachet, ingénieur du son-producteur, et Manu Romani, régisseur lumières) totalement associés au projet artistique.

Avec Manu, l’histoire est ancienne : “Je connais Jérôme depuis 20 ans, on a fait une émission ensemble sur Sauvagine qui s’appelait Private Joke, on programmait de l’indé, du noise, du hardcore… Je pouvais passer un titre de Fugazi, Converge ou Kruger, à la fin les deux platines vinyle et les deux platines CD tournaient ensemble, ça avait déjà un côté très drone…
Pierre (guitare) je le connaissais pas mais il écoutait l’émission.
Depuis qu’on travaille ensemble, Ils me font confiance, qu’il n’y ait pas de matériel ou que ce soit tout équipé en full HD. J’ai évolué dans mon cheminement sur les lumières, les teintes du projet. Parfois on en parle, sur les moments délicats et les teintes particulières.”

Cyrille Gachet, lui, est associé à l’aventure Year of No Light depuis environ sept ans. “Cyrille travaille comme un producteur à l’ancienne, avec lequel il y a un dialogue continu, précise Jérôme. Sur le dernier album je me suis enfermé avec lui pendant un mois, que sur la post-production, sans compter les prises ; un mois de travail pendant lequel on devient un peu des laborantins…”

Au fil des reconfigurations du groupe, qui a trouvé sa forme définitive en 2008, son positionnement a évolué :

“Au départ, la volonté était de faire une musique lourde et sonique. Le groupe est né de la scène sludge/noise. Mais on aime trop la musique dans sa diversité pour se fermer au reste. La musique, c’est le premier médium abstrait de l’humanité. Dès l’origine, elle a eu cette capacité de narration, de transe. On ne peut pas faire allégeance à une seule scène. Nos morceaux sont clairement reconnaissables et correspondent à la somme de six individus qui ont des univers singuliers et des intentions particulières.”

Un choix délibéré qu’on retrouve dans le placement scénique original adopté par le groupe :
“Les 2 batteries sont derrière, nous en ligne devant. On affirme ce placement de groupe sans frontman. On rejoint l’histoire du hardcore et du punk rock dans le principe de faire sécession avec l’idée de l’icône rock. On aime bien mettre tout sur le même plan, les 6 individualités. Chacun est complémentaire. Par exemple, la première guitare est essentiellement rythmique, moi je suis plus sur l’harmonisation, les mélodies, les textures, et le troisième guitariste travaille aussi les harmonisations pour permettre un travail plus complexe.
Des gens pensent qu’on recourt beaucoup aux claviers et synthétiseurs, il n’y en a pas tant que ça. Ce sont les guitares qui créent cette impression.”

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Le groupe a traversé les frontières, des Etats-Unis à la Scandinavie, de l’Europe de l’Est à la Grande Bretagne et à la péninsule ibérique. Il a marqué les esprits lors de grands rassemblements des musiques massives, du Hellfest (en 2008 et 2011) au Roadburn (en 2011) ou au Damnation tout récemment. Etonnamment, c’est dans les salles de France qu’il se fait plus rare.
“L’Heretic, la Centrale, Barbey et le Krakatoa pour le ciné-concert sur Vampyr… on a joué 5-6 fois à Bordeaux, pas plus, précise Manu, le régisseur lumières. La volonté et les contacts sont plus ailleurs”. “C’est un peu culturel, analyse Jérôme. Il y a beaucoup d’intérêt pour ces musiques en Europe de l’Est, aux Etats-Unis, au Japon. En France il y a peut-être moins d’intérêt pour ces musiques, c’est peut-être moins médiatisé. Aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne, les conditions d’accueil sont plus rudes, c’est un peu marche ou crève, mais en même temps, ça suscite un certain challenge artistique.”

Le groupe n’est toutefois pas déconnecté de la scène bordelaise, loin de là. Depuis de nombreuses années, il cultive des amitiés sonores avec des groupes qui ont marqué plus d’une oreille :
“A Bordeaux, on est un vieux groupe avec à la fois un pied dans la scène locale et un pied dehors. C’est un lieu de rencontre de gens venus de toute la région, de Dordogne, des Landes, du Lot-et-Garonne, de Pau, du Pays Basque… On est très amis avec certains, comme Petit Fantôme ou Vincent (Botibol), qui travaille avec Cyrille. Et on continue d’avoir des projets avec les uns et les autres. Avec Mars Red Sky (avec qui un split EP a été enregistré en 2012), on se connaît depuis 16 ou 17 Ans. J’étais au collège avec Julien, sans qui je n’aurais jamais fait de musique. Faire ce projet avec eux c’était comme passer du temps avec des vieux potes. Dans le split, il y a un titre instrumental de Mars Red Sky, un titre chanté de Year of No Light, un titre commun.”

Avant Year of No Light, Jérôme a participé à de nombreux groupes, depuis une quinzaine d’années. “Post-rock, hardcore, plein de choses différentes pour des raisons différentes. Le hardcore old school pour l’énergie, c’est une musique drôle et communicative. La musique très intense, pour l’espèce de lessiveuse physique que ça met en œuvre. Dans ce groupe il y a un peu de tout ça. Le point commun c’est l’électricité, l’amplification, l’intelligence sensible que provoquent les musiques électriques. C’est ce qui réunit ces musiques, un carburant général. Quand tu as la tronche dans un ampli ça rend obsolètes toutes les drogues. Il y a vraiment quelque chose de transcendant dans l’électricité.
A la base, je suis bassiste. La guitare permet d’aller chercher des choses que tu ne peux pas faire avec d’autres instruments. Et j’aimerais bien faire des vents pour expérimenter le souffle, ou apprendre à chanter.”

Il a aussi été disquaire pendant plusieurs années à Total Heaven, et aujourd’hui, il assure les modules d’éveil musical à Rock et Chanson. Loin d’être aberrant, ce parcours à entrées multiples montre d’une part que vivre de sa musique est l’exception plus que la règle, il correspond aussi à une idée ancrée de la création : “A l’époque, le travail de disquaire, c’était un travail de passeur. Le métier a disparu. Avec Internet, tout le monde peut être spécialiste. Avant il y avait besoin de gens curieux, qui ont la passion de faire découvrir, de passer, de découvrir soi-même, d’être toujours en éveil. Passer a toujours été un pendant au fait de créer. J’ai fait des études d’arts plastiques, je voulais être prof. L’éveil, l’action culturelle sont dans le même esprit. Ce qu’il faut c’est pouvoir montrer la diversité et la complexité des choix artistiques, c’est la perception de cette complexité qui conditionne la liberté de création. Or on apprend très peu à regarder ou entendre à l’école. C’est donc ce que j’essaie de faire : donner à voir et entendre, c’est le minimum vital. Plus les activités sont complexes et riches, plus il y a d’échanges, c’est essentiel.”

Et “Tocsin”, alors ?
“On a énormément de matériel, presque quatre heures de musique, indique Jérôme. On a eu très peu de temps ces dernières années, et contrairement aux précédents disques, on a eu beaucoup de mal à accoucher des morceaux en live. On l’entend à l’écoute : il y a des morceaux étranges, hypnotiques, d’autres plus frontaux. Si on les avait testés tous en live, ça aurait été plus direct mais peut-être moins intéressant.”
“Je ne connaissais pas beaucoup le label Debemur Morti
(qui produit “Tocsin”), indique Manu, je n’ai pas vraiment la culture black métal. Mais je connaissais Blut Aus Nord, le groupe fondateur du label, qui ont fait 2-3 disques ambient très beaux. Les précédents albums avaient été sortis sur Crucial Blast et Radar Swarm, le label du bassiste, Johan.” Les vinyles de Ausserwelt et Nord (réédition augmentée) sont sortis chez Music Fear Satan, “un partenaire essentiel dans les sorties des disques de Year of No Light”.

Pour le visuel, le groupe a fait appel à Simon Fowler, graphiste qui a collaboré avec des artistes aussi divers que Master Musicians of Bukkake, Kohhei Matsuda (guitariste de Bo Ningen), The Bug ou Neurosis.
“On lui a proposé tellement de matière qu’à la fin il y comprenait plus rien. Il nous a proposé des trucs d’heroic fantasy. Au final on l’a vu à Londres avec Dylan Carlson (guitariste du groupe de rock expérimental Earth), le mec qui a vendu le flingue avec lequel Kurt Cobain s’est suicidé, et là il nous a dit “je comprends mieux votre musique”. Je ne sais pas trop ce qu’il faut comprendre… mais au final, l’artwork est bien.”

Les conseils de Jérome…

Conseils aux musiciens

“Ce que je conseillerais à un musicien c’est de pousser sa créativité le plus loin possible même s’il y a très peu de chances qu’il parvienne à en bouffer. Ne pas suivre les groupes du moment mais d’abord s’attacher à sa singularité. Il n’a qu’à lire Deleuze plutôt que Manœuvre.”

Lectures

La trilogie de William Burroughs (Les Terres occidentales, Les Cités de la nuit écarlate, Parages des voies mortes.)
A accompagner d’un Laphroaig 18 ans d’âge (*l’abus d’alcool est dangereux pour la santé*)

Ecoutes
  • Le groupe YOB (doom métal), “surtout en live”
  • Aluk Todolo (black métal/noise/drone), “un groupe français ultra étonnant”
  • La discographie de Can (rock expérimental/krautrock)
Films
  • Seconds, de John Frankenheimer
  • Criterion, une boîte qui édite des super films, notamment “The Face Another de Hiroshi Teshigahara”, « c’est bien et ça va ça fait pas hyper peur ».
Deux concerts mémorables

Fugazi à la fin des années 90, Swans au Roadburn en 2011.

Year of No Light + Bagarre Générale + Baboosh (DJ Set), le 29 novembre au Krakatoa à l’initiative de Rock et Chanson.
“Tocsin” (CD chez Debemur Morti, sorti le 20 novembre 2013 à retrouver au stand merchandising du Krakatoa le soir du concert, à paraître en vinyle le 2 décembre)

En écoute ici :

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