Vu, entendu : African Connection

bann-wax

Arnaud Coutellec, cofondateur de la galerie 5UN7 et DJ Bounty Inversé

L’immense répertoire de la musique populaire congolaise des années 50 et 60, à la croisée des indépendances, est truffé de boléros déchirants, de merengues diablement enlevés ou de mazurkas improbables, mais Jamais Kalonga, rumba typique de cette période, occupe à mon sens une place à part tant elle révèle a quel point la production musicale issue des rives du fleuve Congo compose et accompagne, avec ses petites légendes, la grande Histoire de l’Afrique.
"Jamais Kolonga" ("du jamais vu") fut le sobriquet attribué à Jean Lema, manager de l’African Jazz, pour avoir invité, lors d’une fête animé par l’orchestre, en pleine période coloniale, une Belge à danser et qui, sous l’ébahissement général, accepta. Le Congo n’a pas eu sa Myriam Makeba ou son Fela Kuti pour sonner la révolte populaire en musique, mais il a eu Jamais Kolonga et sa "révolution culturelle" basée sur quelques pas de rumba syncopée. Pour preuve des liens forts qui unissaient néanmoins sous ces latitudes la musique et la politique, c’est lui qui annonça l’indépendance du Congo sur les ondes de la radio nationale en 1960, sur fond d'Indépendance Cha Cha, LE tube de l’African Jazz qui fut le premier à faire danser toute l’Afrique noire. Il fut même plus tard attaché de presse du premier ministre Patrice Lumumba.
Si vous n’avez pas l’immense chance de pouvoir aller dénicher des disques sur place, vous pouvez retrouver ce morceau et d’autres pépites sur la très bonne compilation "Rumba On The River" de la série African Pearls, ou dans le coffret magnifiquement documenté "Le Grand Kallé - His Life, His Music" sorti chez Stern’s Record. Pour aller plus loin et lire notamment le témoignage de Jamais Kolonga sur cette période, le livre Congo, une histoire de David Van Reybrouck chez Actes Sud, est indispensable.

Jamais Kolonga, African Jazz (Decca, 1962)

Patrick Labesse, journaliste au Monde et responsable de la Cabane du Monde, au Rocher de Palmer

Quand il lance le cha-cha-cha, au début des années 50, le violoniste cubain Enrique Jorrin ne se doute pas que ce nouveau rythme de danse qu’il invente alors va devenir un formidable outil de communication sur le continent africain quelques années plus tard.
Grande figure de la scène congolaise, Joseph Kabasele Tshamala, dit "Grand Kallé" (1930-1982), fondateur de l’African Jazz, choisit ce tempo pour composer à Bruxelles en 1960, au moment de la table ronde réunissant les leaders politiques congolais et les autorités belges, son fameux Indépendance Cha Cha qui va devenir le premier tube "panafricain". "En quelques mois, alors que les nouveaux chefs d’Etat commandent en toute hâte à des compositeurs besogneux des hymnes nationaux plus insipides et empesés les uns que les autres, toute l’Afrique se met à chalouper en fredonnant cette chanson lumineuse", écrivent Gérald Arnaud et Henri Lecomte dans Musiques de toutes les Afriques (Fayard).
Un demi-siècle plus tard, ce symbole fort des Indépendances reste une référence pour beaucoup d’Africains, en particulier chez les artistes. Jeudi 31 mars, sur la scène du Rocher, le bassiste et chanteur sénégalais Alune Wade en a fait sa propre lecture, accompagné, entre autres, du pianiste cubain Harold Lopez-Nussa.

Indépendance Cha Cha, African Jazz (Surboum African Jazz, 1960) ; et sur l’album de Wade et López-Nussa, Havana Paris Dakar (World Village, 2015).

Hugo Pierre, Street marketeur et DJ

En Belgique, ils ont une grosse tradition de mixité culturelle que j’adore. Bien avant tout le monde, les Belges mariaient world et musiques électroniques, comme dans cette magnifique compilation chez Crammed. Derrière Minimal Compact et Tuxedomoon, viennent des titres magiques alliant electro et rumba congolaise, Nostalgie de Zazou Biyake et Bolingo de Poto Doudongo, produits l’un avec Mark Hollander, l’autre avec Vincent Kenis – des amis que je vois à Bruxelles dès que j’y vais pour des concerts ou chiner des disques. Ces morceaux, dès que je les passe, les gens dansent comme des tarés ! C’est dans cet esprit que j’irai voir Konono N°1 le 5 mai au Krakatoa : une découverte Crammed, encore !

"It’s A Crammed, Crammed World 2" (Crammed Discs, 1987)

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Antoine De Baecke, Journaliste à Sud Ouest

C'est une histoire fort triste, car "quand la trame des tragédies du Mandé est tissée, elle produit des linceuls".
1887-1888: le brillant général de cavalerie Fabou Daboloba Touré, dit Keme Bouréma, conduit un siège de 16 mois devant Sikasso [dans l’actuel Mali, ndlr], dont les chefs sont les alliés des Français. Il est l'homme de guerre préféré de son demi-frère, l'Almamy Samory Touré, conquérant du Wassoulou [empire à cheval entre le Mali, la Guinée et la Côte-d’Ivoire], auquel il a déjà donné de nombreuses victoires.
Mais, si il faut en croire une tradition griotique dont Kouyaté Sory Kandia a livré la version la plus célèbre, la reine Saran, préférée du roi, intrigue pour envoyer Kémé Bouréma, dont elle jalouse l'influence, à la mort : elle demande pour sa sauce des gombos issus du jardin maraîcher de la reine de Sikasso. De cette mission suicide, seul "celui qui ne peut échouer", "le téméraire parmi les intrépides" saurait s'acquitter. Il relève le défi, conquiert les gombos et, expirant de mille coups, les tend à Saran d'un geste fier, non sans penser très fort : "Et étouffe-toi avec."
Deux tiers de siècle plus tard, un autre Touré, parent du premier et enfin vainqueur des Français, impose à la Guinée une politique culturelle marquée par un retour volontariste à la tradition et à l'exaltation de l'épopée mandingue. Des orchestres fédéraux baignant dans l'influence des musiques cubaines s'y affrontent lors de grands concours nationaux et gravent dans le vinyle du label Syliphone quelques-unes des pages les plus riches des musiques du continent.
Le Kebendo Jazz, anciennement orchestre de Sédékou, est de ceux-là. Multiple médaillé d'or au Festival national, il sera plus tard détrôné par le Bembeya Jazz de Demba Camarra, de fabuleuse mémoire. Au verso de sa version de Keme Bourema, édité en 1971 sous le matricule Syl 537, est annoncé son futur album, "fignolé avec le légitime souci du dépassement continu". Cet album n'existe pas. Pour une raison ou pour une autre, il n'a jamais été édité.
De multiples versions existent de Keme Bouréma. Celle de Kouyaté Sory Kandia, d'une pureté classique, fait référence. Dans celle de Balla et ses Baladins on ressent bien l'influence cubaine, par le chaloupement des guitares et les galops des percussions.
Mais moi, quand dans la solitude le rhum me pousse au sentiment, c'est le 45-tours à la pochette jaune Syl 537 que je vais chercher. Seul témoignage que je possède des années Syliphone, je le regarde comme un trésor. Je passe en boucle Keme Bouréma, 10 fois, 20 fois de suite. J'accompagne les envolées tragiques de Mamady Traore en yaourt maninka. Je me joins en braillant aux dignes lamentos des saxophones et aux épiques tirades de trompettes. Et même je pleure, sans trop savoir si c'est sur le héros mort de la jalousie d'une femme et pour des légumes, ou sur cet album qui n'a jamais vu le jour.

Keme Bouréma, Kebendo Jazz (Syliphone, 1971)

3 réponses

  1. Fraval dit :

    Pas très actuel tout ca

    • SMACagglo:bx dit :

      Bonjour à vous,
      Eh non, et c’était bien l’objet, d’inviter des gens fondus de musiques d’Afrique à sélectionner un titre ou disque qui a marqué leur parcours dans ces univers. Dans ce cas pas de focus sur des enjeux d’actualité, mais sur des musiques qui font ou on fait l’histoire des musiques d’aujourd’hui. Pas actuel sans doute, mais méconnu et à découvrir pour beaucoup de gens…
      A bientôt !

  2. ADB dit :

    C’est pas actuel, c’est pour toujours.

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