J’y étais… Nick Cave au Krakatoa, le 13 juin 1994

nick-c-pprevost

En 1994, Nick Cave & The Bad Seeds publient l’album Let Love In. Sur scène, on trouve le groupe de la période Blixa Bargeld, Martyn P. Casey, Mick Harvey, Conway Savage et Thomas Wydler. Des acteurs culturels bordelais se souviennent pour nous d’une des dates marquantes dans la longue liste des concerts de nos SMACs.

Stéphanie Sinier
Journaliste

"Le Krakatoa était à l'époque un peu plus difficile d'accès qu'aujourd'hui. Pas de tram, et les bus ne passaient pas toutes les 5 minutes. Bref, c'était loin. Deux de mes copines avaient une voiture, et on se retrouvait très vite entassés à six ou sept dans une pauvre petite Renault 5. J'ai un peu la nostalgie de l'état dans lequel me mettaient les concerts lorsque j'avais une vingtaine d'années, et particulièrement celui-ci. Des sensations euphoriques qui se sont estompées avec le temps. Le public était plutôt éclectique, Nick Cave pouvait attirer autant les popeux que les goths... Je me souviens d'avoir halluciné tout le long du concert. Le pouvoir de Nick Cave est d'arriver à passer d'une mélodie hyper calme à un truc beaucoup plus violent, mais tout en subtilité. Je ne suis pas certaine de la présence de Blixa Bargeld à la guitare ce soir-là. Dans mon souvenir, oui... Mais bon, j’étais également ultra-fan de Neubauten à l'époque, j'ai peut-être extrapolé le truc... D’ailleurs, ce groupe était passé à Barbey quelques années plus tard. Après s'être pris la tête avec quelques mecs du public ultra-cons ils avaient annoncé qu'ils ne reviendraient plus jouer à Bordeaux. Bref. Pour Nick Cave, je me souviens être resté hypnotisée du début à la fin. Ne pas rater un mouvement, un son. C'était impressionnant, une ambiance à la fois douce, sombre et violente. Mais toujours classe. Ce mec a simplement une présence étonnante sur scène. Selon moi, Nick Cave, sa musique, n'ont pas bougé en 20 ans. Certains groupes vieillissent mal. Soit les premiers albums sonnent faux 20 ans plus tard, soit ils font simplement des trucs beaucoup moins bons. Ça pourrait être méchamment estampillé 90s voire 80s, mais non. Lui est resté constant, c'est toujours aussi beau."

David Lespès
Programmateur du Krakatoa

"Je n'étais pas un grand fan ni spécialiste de Nick Cave. À 17 ans, ce n'est pas forcément le genre d'artistes dans lequel on se plonge aisément. Et pourtant, un ami de lycée m'a trainé au concert au Krakatoa. Et ce que j'ai vu, entendu m'a bouleversé complètement. Voir de ses yeux un personnage aussi charismatique n'arrive finalement pas souvent dans sa vie. J'ai le souvenir d'un son compact, fort, ultra-tendu et surtout l'image de Blixa Bargeld : immobile, impeccable et qui restera gravé pour bien longtemps."

Cécile Laflaquière
Institutrice, collectif Iceberg

"J’avais 16 ans. Mes parents m'avaient amené voir Les Ailes du Désir au cinéma le Marivaux un dimanche après midi et c'est comme ça que j'avais découvert Nick Cave. J'avais été très impressionnée. Par la suite, la pochette de The Firstborn is Dead a souvent trôné dans mes apparts, en particulier sur les cheminées, pour une belle association bouillant/bouillant. Bref, j'y suis allée avec des copines de fac. L'une d'entre elles était particulièrement fondue de Blixa Bargeld (NdR : avant de faire partie des Bad Seeds, Blixa Bargel s’était fait connaître dans le groupe légendaire allemand Einsturzende Neubauten).

Mes parents m'avaient amené voir Les Ailes du Désir au cinéma le Marivaux un dimanche après midi et c'est comme ça que j'avais découvert Nick Cave.

Le Blixa Bargeld de la pochette de From Her to Eternity, maigre et limite subclaquant. Comme nous étions à l'ère pré-internet, nous n'étions pas régulièrement confrontées à des photos des groupes que nous écoutions.Nous avions juste les pochettes de disques et quelques articles dans la presse spécialisée. En entrant dans la salle, on se poste devant la scène à droite, face à la place qu'occuperait Blixa Bargeld... Et quand il est entré sur scène, stupéfaction : entre temps il avait dû arrêter la came et se rabattre violemment sur la bibine. Il était bouffi et ne ressemblait pas au stockfish qu’elle attendait avec impatience. Nous, ça nous a fait marrer, mais j'ai senti une légère déception chez la fan de l'allemand marteleur de tôle. Voir pour la première fois quelqu'un sur scène à toujours une saveur particulière. Je dis fréquemment que c'est dans le top 5 de mes meilleurs concerts. Mais je n'ai jamais cherché à le revoir par la suite."
ncticket

Merci à Marc Bertin pour nous avoir fait profiter du ticket de concert qu’il avait gardé si précieusement. ^

Marc Bertin
Journaliste

"Ma génération a vécu en mondovision la disparition d’Elvis, mais, hélas, n’a jamais vu le King sur scène. Pour beaucoup d’entre nous, Nick Cave est — comparaison n’est pas raison — une espèce de fils putatif. Du moins, une évidence que le natif de Warracknabeal, Victoria, a hérité du legs de celui de Tupelo, Mississippi. J’ai découvert Nick Cave en 1988 avec l’album Tender Prey qui s’est imposé de lui-même. Puis, j’ai patiemment remonté le Styx jusqu’à The Boys Next Door. Chaque découverte confirmant mon sentiment. En 1994, Nick Cave & The Bad Seeds publient Let Love In, disque dont les sommets immédiats (Do You Love Me?, Loverman, Red Right Hand, Jangling Jack) n’arrivaient paradoxalement à susciter une adhésion absolue. Toutefois, il comptait parmi mes fidèles compagnons tandis que j’étais encore étudiant à Bruxelles.

Il y avait un je ne sais quoi dans l’air. C’était à la fois diffus et palpable, visible sur le visage du public comme dans les conversations. Puis, le noir est tombé et l’atmosphère s’est chargée d’une intense électricité.

Donc au Krakatoa, Nick Cave allait poser ses boots sur scène devant mes yeux admiratifs. Je ne vais pas mentir : je n’ai aucun souvenir de la set-list, ni des rappels, ni de la première partie. Il faisait particulièrement chaud, voire un temps presque orageux. La salle était comble. J’étais au balcon, fumant nerveusement mes Craven sans filtre et buvant pour me donner un peu de contenance. Il y avait un je ne sais quoi dans l’air. C’était à la fois diffus et palpable, visible sur le visage du public comme dans les conversations. Puis, le noir est tombé et l’atmosphère s’est chargée d’une intense électricité. En devinant les silhouettes des Bad Seeds, j’ai commencé à frissonner. Et, à son tour, il est arrivé, nimbé d’une aura comme celle de Jésus de Nazareth ressuscité. Peu de musiciens m’ont à ce point troublé — P.J. Harvey, Morrissey et David Bowie. Le concert a dépassé mes espérances et je n’avais qu’une seule envie : les rejoindre sur scène pour vivre ce moment. Malheureusement, je n’ai pas eu l’opportunité de revoir Nick Cave, avec ou sans The Bad Seeds, ni l’extraordinaire projet Grinderman. La vie prend souvent l’apparence de rendez-vous manqués."

Stéphane Gillet
Laborantin de studio

"Il faut que tu saches : je suis un émotif, une vraie madeleine. Les concerts, quand ils me prennent, des fois, je me sens un peu bête, je baisse un peu la tête, de trois quarts vers le bas et je réprime un peu mes sanglots. Le concert de Nick Cave, pour moi, c’était la double peine. J’étais un fan transi de la première partie, Cruel Sea, un groupe australien avec le chanteur de Beasts of Bourbon que je savais déjà que je n'aurais plus l’occasion de voir. C'était vraiment intense. J’étais moins fan de Nick Cave, j'avais quelques disques sans les connaître par cœur, mais je l'avais déjà vu sur scène. Le concert m'avait retourné, je ne m'attendais pas à moins au Krakatoa. C'est au tour de Nick Cave.

Je me sens ridicule, j'ai une larme qui coule, c'est mort, ce gars va se foutre de ma gueule.

Je prends place au niveau de la sono, comme je fais d'habitude dans les salles assez grandes, et un mec se colle à coté de moi. Il avait une tronche et un look du genre qui te fait changer de trottoir de jour comme de nuit, un bon mètre quatre-vingt quinze, un truc entre le pirate en fin de course, Lee Van Cleef et Lou Ferrigno : un vrai dur. Je ne me sens pas très à l'aise, mais je ne bouge pas. Dans le genre intensité, les Bad Seeds, ça se posait un peu là et j'avais cette sensation de faire complètement corps avec le son. À un moment, un des musiciens attaque un thème aux tubulaires. Je ne résiste pas aux tubulaires. Je sens bien que les sanglots montent, mes yeux s'embuent, je vois mon voisin tourner la tête vers moi. Je me sens ridicule, j'ai une larme qui coule, c'est mort, ce gars va se foutre de ma gueule. Voilà qu'il me tape sur l’épaule en me faisant 'Hey mec !', je m'attends à tout. Et là, il me tend un mouchoir en tissu bien plié, bien repassé, rose bonbon, brodé avec soin avec ses initiales sur un coin et il me dit 'Hey, tu me le rends, hein, parce que c'est ma maman qui me l'a fait, j'y tiens'."

1 réponse

  1. Ah quel concert veny3 de Toulouse invite chez nos amis bordelais.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *